
Samedi soir avec un guerrab
Après 22h, Adil, vendeur d'alcool à la sauvette dans un bidonville écoule sa marchandise. TelQuel lui a tenu compagnie et raconte son histoire, celle de ses clients... et celle des policiers qui passent récupérer leur dû, en “liquide”.
“Andak dem l'qard (tu as du sang de singe) ?” C’est loin d'être une réplique vue dans l'Armée des douze singes, King Kong ou autre film de science fiction tourné dans les pharaoniques studios d'Hollywood. Mais tout simplement une question banale adressée à Adil qui vient de prendre ses fonctions, dans une ruelle sombre et crasseuse d'un bidonville casablancais. Il y exerce son art à lui : vendre de l'alcool à la sauvette. Dans l'argot populaire on appelle ça un guerrab (appellation empruntée au vendeur d'eau). “évoquer dem l'qard, c'est faire allusion au vin rouge”, explique Adil avant d'ajouter que “dans le milieu, ce genre de sous-entendus dénués de toute logique ne manque pas”. Il arrive même qu'on parle de knibilate (mini bombes), aïcha twila (Aïcha la longue) ou boulbwader (monsieur muscles) ou El Ferraka (en référence à une vieille bouteille très bon marché). Il n'est pas plus de 22h lorsque Adil s'installe sur “son trottoir” avec oulad derb. Parmi eux, un dealer et l'éternel moul détail. Il suit ce rituel depuis maintenant deux ans, sept jours sur sept, presque tout le long de l'année. Durant le ramadan, il réoriente son activité en faisant dans la contrebande, notamment de cartouches de cigarettes. Et s'il n y avait pas eu le décès de son frère en 2003 dans un accident de circulation, il serait probablement sur les bancs de la fac. “Il me restait une année pour décrocher mon bac, mais le destin a voulu que je reprenne le business de mon frère pour subvenir aux besoins de notre famille”. Les clients ne sont toujours pas au rendez- vous mais cela ne semble pas pour autant inquiéter Adil. “En plus du fait qu'on est samedi soir, le dernier point de vente, en l'occurrence Métro, vient de fermer ses portes. Tu vas voir, dans derbna, ça va s'animer”. Moins d'un quart d'heure plus tard, les phares d'un premier véhicule qui viendra s'arrêter à notre niveau, nous aveuglent. Ils appellent Adil par son prénom. Des habitués probablement. Entre-temps, un second véhicule s'engage dans notre rue et vient se garer pas trop loin de nous. Il ne faut pas plus de dix minutes pour que Adil prenne les deux commandes, se fasse payer - ici on paie d'avance et les prix ne sont pas négociables - et se dirige vers l'intérieur du bidonville. Au bout de deux cents ou trois cents mètres, il pousse une porte. A l'intérieur d'une baraque minuscule qu'il dit appartenir à son oncle, deux malabars se roulent des joints en face d'une mini-télé . Dans un coin, sont entreposés des dizaines de packs de bière, des bouteilles de vins, de vodka et de whisky… Il y a de quoi soûler tout un bidonville. Sur les instructions d’ Adil, les deux gardiens préparent les commandes. Dans un premier sachet noir, la légendaire mika kahla, 20 canettes de bières et dans l'autre, une dizaine et trois bouteilles de vin. Une fois de retour sur son trottoir, après avoir servi ses premiers clients qui se disent réjouis de pouvoir poursuivre leur soirée, Adil se retrouve devant deux nouveaux véhicules et une mobylette qui attendent qu'on les serve. De jeunes cadres BCBG, invités à la dernière minute à se rendre à une soirée. “Arriver les mains vides ne se fait pas, heureusement que les guerraba existent” souligne l'un des deux conducteurs, pour briser la glace. Pour eux, ce sera donc une bouteille de vodka et quinze canettes. Pour ce qui est du gars à la mobylette, un concierge qui rend parfois service aux locataires de l'immeuble où il travaille, on l'a chargé de ramener de la bière. Entre 23h et minuit, les clients affluent comme l'a prédit Adil. Une dizaine de véhicules, allant de la berline dernier cri à la Uno cabossée, accèdent à cette partie de la ville d'où, paradoxalement, chacun des habitants n'a qu'une seule envie : fuir. L'opération est toujours la même : commander, régler, se faire servir et partir. Donc rien de bien particulier à signaler si ce n'est que, plus d'une fois sur deux, les clients veulent négocier les prix. Mais en vain, Adil est intraitable là-dessus : “Celui qui veut acheter mrahba bih, sinon c'est pas la peine, je ne force personne”. A la vue des prix pratiqués par Adil et la plupart des guerraba, on a tendance à penser qu'ils roulent sur l'or. Surtout quand on sait qu'acheter de la bière chez lui coûte 15 DH au lieu de 8 dans les grandes surfaces, les vins près de 50 DH et les alcools forts entre 300 et 400 DH. Pour lui, “ce n'est pas aussi facile qu'on le croit, on ne fait pas autant d'argent que tu le penses”. Adil insiste sur le fait qu’il emploie trois personnes pour l'assister, doit arroser la police et faire plaisir aux voisins pour qu'ils le laissent œuvrer en paix. Alors combien peut bien gagner un guerrab ? Il reste très évasif : “ça dépend. Des mois, la moisson est de 2000 DH, d'autres 20 000, voire plus”. Il est minuit passé lorsqu'un jeune d'une quinzaine d'années, sorti de nulle part, annonce à Adil : “ils arriiivent !”. La très visible estafette blanche avec son rougeâtre “sûreté nationale” et à son bord deux moustachus, sillonne notre rue sans pour autant s'arrêter. “Y a rien à craindre, c'est tout à fait normal. Par leur passage, ils nous annoncent qu'ils passeront plus tard récupérer leur enveloppe”. Minuit 25, un nouveau client vient se garer à hauteur d'Adil. Il semble un peu perdu. Ce sont des amis à lui qui lui ont indiqué où trouver le guerrab. “Tu es au bon endroit a jemmi”, lui dit Adil, pour le rassurer. Pour lui, ce sera une bouteille de vodka, et pour ses amis du whisky et une bonne vingtaine de bières. Minuit 45, une Renault familiale surgit de nulle part. A son bord, six personnes à moitié ivres. Au premier coup d'œil, Adil ne se montre pas très confiant. “ça nous arrive parfois de nous retrouver devant des clients complètement bourrés et qui peuvent s'emporter pour un rien du tout”. Adil fait un signe sur le champ à ses assistants, qui sont tous armés de couteaux et prêts à intervenir au cas où. “Une fois, un type armé d'une faucille m'a blessé au bras, depuis ce jour, je suis sur mes gardes”. Fausse alerte cette fois-ci. La demi-douzaine de clients éméchés veut seulement ses cinq bouteilles de rouge et rentrer à la maison les cuver. “On n'est jamais assez prudent”, répète Adil. Entre une heure et trois heures, une bonne quinzaine de véhicules nous rendent visite. Il n'y aura pas de casse ce soir. Quelques clients un peu de trop bonne humeur qui veulent “se taper la discute”, mais sans plus. Le cadre ne s'y prête pas de toute façon. Sur le coup de 3h10, c'est un peu plus calme et, comme s'y attendait Adil, les policiers sont de retour. Sauf que, cette fois-ci, ils vont s'arrêter pour récupérer leur dû. La mika kahla tiendra lieu d'enveloppe. Ils vont même demander une prime supplémentaire : deux bouteilles de vodka. “Voilà comment marche ce pays, a khouya, mais bon, je ne leur en veux pas, vu les salaires minables qu'ils doivent toucher, tout le monde doit manger”. à 3h30, Adil baisse le rideau. “D'habitude je reste jusqu'à 4h30 pour ceux qui sortent des boîtes mais là, j'ai tout vendu”. Il règle rapidement ses “employés” et file dans la baraque où il vit tout seul depuis qu'il a offert à sa mère et à ses cinq frères et sœurs, un appartement dans une des résidences économiques de la ville. “Et dire que je voulais devenir vétérinaire”, lâchera t-il avec un brin d'amertume dans la voix, avant de refermer sa porte.
Aujourd'hui
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