
Le tourisme sexuel existe au Maroc
Avant
Le tourisme sexuel n'existait pas, puisqu'on n'en parlait pas. Ni au gouvernement, ni au parlement, ni à la télé. C'était un mythe confiné à quelques villes touristiques, à peine bon pour les conversations de café ou les manchettes de certains tabloïds rarement pris au sérieux. La réalité est évidemment tout autre. Mais si le sujet est resté si longtemps tabou, c'est que le tandem police-justice faisait discrètement son boulot, fermant les yeux ou sévissant loin des regards, rassurant au passage les franges les plus conservatrices (et les plus schizophrènes) de la société marocaine.
Il a fallu l'éclatement d'une grosse affaire de mœurs à Agadir et l'emprisonnement de 15 victimes (!) pour que les autorités ouvrent enfin les yeux. Et constatent les dégâts.
Avril 2005, des internautes s'échangent une série de photos au cachet inédit : des Marocaines nues, piégées par un appareil photo indiscret, dans différentes postures pornographiques. C'est le point de départ du scandale d'Agadir, qui éclate à l'approche de l'été lorsque des CD regroupant les photos en question sont écoulés sous le manteau, à Agadir et bientôt aux quatre coins du royaume. Derrière les photos, l'homme à l'origine de tout le scandale, est un citoyen belge, Philippe Servaty. Le doute n'est plus permis, le tourisme sexuel est bien un phénomène de société au Maroc. 15 victimes de Servaty ont été condamnées (de six mois à un an de prison ferme), et des dizaines d'autres, pratiquement toutes sans antécédents judiciaires, sont toujours en état de fuite. Plusieurs étaient mineures au moment des faits, remontant pour la plupart à 2003. Et rien, absolument rien n'a été épargné aux victimes et à leurs familles. Brimades, insultes, mises en quarantaine... Une tragédie en tous points prévisible. Pourtant, il n'y a pas eu que cela. Dès l'été 2005, quelques semaines à peine après l'éclatement du scandale, une association (Anaruz) a vu le jour à Agadir, pour venir en aide aux victimes. Un lobbying discret mais tenace a ainsi été exercé auprès des pouvoirs publics, des partis politiques et de l'ensemble de la société civile, pour demander la libération et la réhabilitation des victimes. Il n'y a pas eu de miracle pour autant, les filles d'Agadir ayant été étrangement “oubliées” par la dernière vague de grâces royales qui a bénéficié à des milliers de détenus de droit commun. Mais quelque chose a changé, incontestablement. Un consensus national est en train de s'établir sur deux faits majeurs. Le premier est que le tourisme sexuel a définitivement intégré la réalité marocaine. Le deuxième est que les “objets sexuels” sont d'abord des victimes (de la société qui les a produites). Dans un pays largement conservateur, ce n'est pas négligeable.
Et maintenant ? (Par Jamal Khalil : Sociologue)
Le tourisme sexuel n'est isolé ni dans le temps ni dans l'espace. C'est une histoire ancienne, un problème complexe, et c'est le propre des pays anciennement colonisés. Le touriste vient aussi, peut-être de plus en plus, pour le sexe, pour la drogue, pour une gamme de plaisirs qu'il ne peut se permettre aussi facilement dans son pays d'origine. Les autorités marocaines connaissaient parfaitement cela mais elles laissaient faire, et la société fermait les yeux en se drapant derrière les préceptes de l'islam. C'est comme une maladie qui s'est longtemps développée discrètement, et qui nous explose aujourd'hui au visage. Avec l'éclatement des scandales d'Agadir, mais aussi Essaouira, Marrakech et bien ailleurs, on est obligé d'aller vers plus de réalisme, de pragmatisme, d'admettre que non seulement le tourisme sexuel existe, mais que le Marocain lui aussi est un consommateur d'alcool, de drogue, de sexe. Des réalités incontournables, qu'il faut désormais admettre.
Telquel.
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