«Illisible», «catastrophique» ou encore «lamentable» : il suffit d'évoquer la question avec un pharmacien pour qu'il se déchaîne, qualifiant l'écriture des médecins de tous les noms. Preuve qu'il en a gros sur le cœur par rapport au gribouillage des «prescripteurs de médicaments», c'est-à-dire ceux qui lui envoient des clients. A vrai dire, les pharmaciens n'ont pas tort.
Tout comme les membres des autres corps de métiers, à l'image de ceux qui travaillent au sein d'un laboratoire d'analyses et, dans une large et incompréhensible mesure, les médecins eux-mêmes qui n'arrivent pas à déchiffrer les écrits de leurs confrères.
Est-ce un phénomène perpétuel de mode, une façon de se distinguer ou une malédiction frappant tous ceux qui ont eu à prononcer le serment d'Hippocrate ? Certains opteront pour la seconde option, chose qui ne constituerait pas la véritable cause. Enfin, pas sur toute la ligne.
« Le ministère de l'Education nationale devrait mettre à notre disposition des cachets que l'on apposerait sur les ordonnances des médecins et les leur retourner, de façon à ce que cela leur permette de retrouver les bancs d'école et réapprendre à écrire…», ironise Salaheddine, jeune pharmacien casablancais qui travaille au sein d'une officine ayant pignon sur rue.
«C'est vraiment lamentable. Cela fait à peine trois mois que j'exerce et, pour ne rien vous cacher, j'en ai vraiment ma claque ! Parfois, on se met à 5 ou 6, en plus de la patronne qui accumule le plus d'ancienneté ici, pour pouvoir déchiffrer, lettre par lettre, certaines ordonnances. C'est catastrophique », poursuit-il, indiquant que « les médecins ne se cassent même pas la tête à soigner leur écriture et se contentent de gribouiller la première lettre du médicament, suivie d'un long trait… »
Ce n'est pas un scoop mais les faits sont là, les médecins écrivent comme des pieds, dira-t-on. Du coup, il y a lieu de s'inquiéter des erreurs d'interprétation de la prescription des médicaments. Le pharmacien peut facilement faire fausse route, du fait des ordonnances mal écrites, un phénomène encore trop fréquent chez nous, mais sous d'autres cieux aussi, en Europe, en Amérique ou ailleurs. C'est dire que la malédiction d'Hippocrate n'est pas l'apanage de nos nationaux.
«C'est tragique… Dieu nous préserve… » : sorte de «no comment » exprimé par Khalid, collaborateur en officine qui totalise plus de 20 années de métier et qui trouve toujours des difficultés à décrypter « l'écriture médicinale». Il faut aussi reconnaître que ces confusions, ainsi que les risques y inhérents, sont non seulement dus à la mauvaise écriture des médecins mais, aussi, à la lecture parfois un peu hâtive des ordonnances, débordements obligent.
Ainsi, le personnel des officines est « conjuré » de lire attentivement lesdites prescriptions avant d'ouvrir tel ou tel tiroir et remettre un produit au patient. Cela dit, les pharmaciens d'officine ne sont pas pour autant à incriminer plus que le praticien. Loin de là.
Et pour cause. Grâce à l'évolution de moyens technologiques à la portée de tout le monde, une ordonnance peut tout bonnement être écrite sur ordinateur et tirée à l'aide d'une imprimante. Une tâche dont peut s'occuper sans grande difficulté une assistante. Chose qui commence à voir le jour chez nous, mais à faibles doses. Et Dieu sait à quel point un pharmacien ou un collaborateur en officine s'estime heureux de se saisir d'une prescription médicale sortie directement d'une imprimante. Cela lui facilite la tâche, lui fait gagner du temps et lui épargne bien des «mots » de tête.
Malheureusement, ce genre de procédé, aussi simple soit-il, ne court pas les rues chez nous. En conséquence, le pharmacien se retrouve contraint de jouer aux détectives médicamenteux.
«Généralement, dans un premier temps, on essaye de s'assurer du nom ou de la marque de l'un des produits prescrits, ensuite on fait le lien avec les autres, selon le déchiffrage qu'on arrive à faire. Par exemple, lorsque vous hésitez entre le Stablon, un antidépresseur qui peut être confondu avec le Spasfon, un antispasmodique, vous vous référez à l'un des autres produits prescrits, ainsi on arrive à trancher, non sans difficultés toutefois… », explique Mokhtar, pharmacien marrakchi.
Pour sa part, Salaheddine le novice éveillé procède autrement. « En cas de pépin, je vérifie tout d'abord la spécialité du médecin, en fonction de cela je procède par élimination de tous les produits qui n'entrent pas dans sa branche. Si je coince, je propose de faire un tour d'ordonnance entre collègues et chacun donne son avis.
Si la question est réglée, avec une certitude maximale, le patient récupère son médicament et tout le monde s'en tire à bon compte… (éclat de rire). Autrement et en ultime recours, je joins le médecin par téléphone pour en avoir le cœur net et, généralement, il est en consultation et il faut attendre et faire patienter… le patient ! », souligne Salaheddine.
Toutefois, l'ultime recours de notre ami ne marche pas à tous les coups. Les médecins travaillant dans le public s'avèrent être des champions en matières d'écriture non-décryptable. Leurs ordonnances doivent être soumises à des experts en cryptologie, après un préalable passage entre les mains d'un chevronné de la calligraphie! Le problème consiste à ne pas pouvoir les joindre par téléphone, car le pharmacien se retrouve en train de naviguer entre les standards sans mettre la main sur le médecin auteur du chef-d'œuvre. «On se retrouve ainsi tenu de faire notre propre diagnostic et faire des comparaisons avec ce qu'on peut tirer de l'ordonnance », explique Salaheddine.
Quoi qu'il en soit, qu'ils le veuillent ou non, leurs ordonnances témoignent de leur doigté «scriptural».
Etablir un diagnostic irréprochable, cela relève de la maestria.
Finaliser le travail avec une ordonnance en lettres rondes et non en pics, cela relèverait du bon travail accompli.
Les éventuelles explications
Certains expliquent l'écriture hybride des médecins par le fait qu'ils aient été contraints, durant leur long cursus qui peut s'étaler sur plus d'une douzaine d'années, à prendre des notes en continu et à une vitesse équivalente à celle de l'élocution du professeur. Résultat : une écriture qui se façonne au gré du temps et qui devient, par la force des choses, un comportement stylographique des plus normaux.
«Ce sont les contraintes du métier»
«Je conviens que l'écriture des médecins soit généralement difficile à lire, il n'y a pas de doute à se faire sur la question, mais il ne faut aucunement croire que c'est fait de manière délibérée, ça n'aurait aucun sens. Ce sont surtout les contraintes du métier, la pression et toute la responsabilité qui font que la rédaction de l'ordonnance revête l'aspect d'un acte secondaire, car elle fait suite à l'établissement du diagnostic et tout l'effort d'interprétation qui a prévalu en amont.
Chose qui n'est pas en soi une raison pour ne pas s'appliquer pendant que le médecin rédige le fameux document, mais c'est à considérer comme une sorte de délivrance, après avoir résolu cette énigme qu'est le mal dont souffre le patient, cela est donc fait de manière inconsciente.
C'est une sorte de jouissance avant de passer à un autre acte, une autre énigme qui attend et qui presse… », explique de son côté Brahim, médecin généraliste.
Abdelhakim Hamdane
LE MATIN



